Da "La Presse", 24 Oct 2001
La terreur informatique, une forme d'art?
Nicolas RitouxC'EST UNE EXPÉRIENCE pour le moins déroutante qui attend l'internaute sur le site Subculture.com. Dès le premier clic de souris, les fenêtres de l'écran deviennent soudainement incontrôlables, se multiplient, prennent des mouvements bizarres, et affichent un curieux mélange d'instructions informatiques, de messages alarmistes et d'images érotiques à demi brouillées. Un autre clic pour se sortir de là? On ne fera que s'enfoncer davantage dans les nombreux recoins de ce site, tous plus bizarres les uns que les autres.
Difficile de ne pas avoir d'inquiétude pour son ordinateur lorsqu'on visite ce site conçu par Antonio Mendoza, un artiste californien qui se spécialise dans la "terreur informatique", mêlant le piratage informatique à l'art. Heureusement il y a plus de peur que de mal: tout cela n'est que simulation.
L'ordinateur a certainement été l'ajout le plus important à la palette des artistes depuis l'invention de la vidéo. Avec l'arrivée d'Internet, les arts multimédias se sont répandus largement, pour finalement devenir une discipline à part entière.
On trouve aujourd'hui de très nombreux sites contenant des oeuvres exclusivement disponibles sur le Web, mêlant image, texte, vidéo et bien sûr, l'interactivité avec les visiteurs. C'est pourquoi les artistes qui veulent être à l'avant-garde doivent aller encore plus loin et inventer de nouvelles tendances.
La dernière en date: simuler toutes sortes de plantages, de bogues ou de piratages en direct afin de donner l'impression au visiteur qu'il est en train de perdre la maîtrise de sa machine. En mettant en scène la "terreur informatique" pour la beauté de la chose, les artistes se servent de l'ordinateur non plus comme l'outil, mais comme le sujet même de la création.
"À force de travailler avec les ordinateurs, j'aime voir quelque chose d'inattendu apparaître sur mon écran", explique Antonio Mendoza.
"J'aime particulièrement cet instant juste avant le plantage, quand les fenêtres deviennent transparentes, les menus déroulants ne se déroulent plus, et les choses ne sont pas comme elles sont supposées être. C'est comme un saut dans l'inconnu. J'essaie de recréer cet instant dans mon travail, comme un peintre qui chercherait à reproduire dans un tableau une coulée de peinture involontaire ou une marque accidentelle."
Sur Jodi.org, une initiative du même type créée par deux artistes hollandais, on retrouve la même motivation. Certaines pages du site donnent l'impression qu'un problème a eu lieu avec leur ordinateur: images mal dimensionnées, lignes de caractères incompréhensibles...
Mais une des idées les plus audacieuses est celle du collectif d'artistes italiens 0100101110101101.ORG (un nom qui fait allusion aux octets). Leur page d'accueil nous accueille avec ces mots: "Vous êtes dans mon ordinateur". En effet, on se retrouve à naviguer dans le disque dur de leur serveur en toute liberté, comme le font les pirates lorsqu'ils pénètrent illégalement un système (normalement, seule une partie du serveur est ouverte au public). De fait, n'importe quel visiteur peut aller lire leurs documents privés et leurs courriels!
Que pensent les spécialistes de la valeur artistique de ces initiatives?
"Les artistes ont tendance à détourner l'usage de machines qui sont autour d'eux", analyse Luc Courchesne, président de la Société des arts technologiques à Montréal. "En général les technologies ne leur sont pas destinées au premier abord, alors ils les récupèrent en leur donnant un nouveau contexte."
Louise Poissant, professeure en arts visuels et médiatiques à l'UQÀM, ajoute qu'il s'agit là d'un héritage de la copigraphie, "une pratique de création d'images basée sur le détournement des moyens reprographiques", comme la photocopie par exemple.
Pour "détourner" des ordinateurs, il ne suffit pas d'être créatif, il faut être très doué en programmation informatique. La double compétence est indispensable: "Les artistes des nouveaux médias sont davantage des producteurs que des génies purs. Ils doivent être multifonctionnels", affirme Alex Galloway, créateur de Rhizome.org, un des plus importants répertoires d'art multimédia aux États-Unis. "Il est normal que les artistes ne se contentent plus de faire des pages Web, car les enjeux sont plus élevés maintenant, ils doivent aussi s'impliquer dans les systèmes informatiques."
C'est toute l'idée derrière le travail d'Antonio Mendoza: "Internet a des limitations techniques, comme le fait qu'on ne peut jamais sortir du cadre du navigateur: la suite logique est pour moi d'exploser ces limites."
Le public lui aussi doit-il connaître l'informatique afin de comprendre ce qui est en train de se passer en visitant un site comme Subculture.com?
"Beaucoup de gens doivent être effrayés par mon site et éteindre immédiatement leur ordinateur en croyant que quelque chose d'horrible lui est arrivé", avoue Antonio Mendoza.
"Mais ils peuvent simultanément être effrayés et fascinés, et aimer cette expérience. Pour cela, ce n'est pas la peine de s'y connaître", explique l'artiste, avant d'ajouter sur un ton énigmatique: "Par exemple, j'aime les huîtres, mais est-ce que je les comprends?"