"La Presse", 23 avril 2003

 

Nudisme informatique

 

Nicolas Ritoux

Le collectif 01001011 10101101.ORG fête les deux ans son projet de «nudisme informatique». Une expérience qui encourage la réflexion sur la sauvegarde de notre vie privée face aux technologies.

Les membres du collectif italien 0100101110101101.ORG refusent de dire leurs vrais noms, et on ne sait même pas combien ils sont. Par contre, il est très facile d'accéder aux derniers courriels de leurs petites amies, ou de savoir où ils se trouvaient le 7 décembre 2002 à 15 heures 42. C'est le principe de leur projet intitulé Life Sharing.

Tout d'abord, 010010111 0101101.ORG a ouvert un site Web permettant au simple internaute d'imiter un pirate informatique s'introduisant dans leur ordinateur. Outre leurs pages ouvertes au public, on pouvait aussi visiter leurs courriels privés, les icônes de leur bureau et même des dossiers-systèmes que les administrateurs informatiques protègent d'habitude avec soin (dans le cas de ce site, il s'agit d'un système Linux).

La seconde phase de leur projet consistait à relier ce site Web au localisateur GPS d'un de leurs téléphones portables. Vingt-quatre heures sur 24 pendant toute l'année 2002, leur emplacement géographique précis était indiqué en direct sur une carte numérique, qu'il s'agisse de leur ville de résidence (Barcelone), ou d'une des nombreuses villes parcourues lors de leurs visites dans des événements artisitiques européens. Un alibi en or pour cette «bande de pirates» (selon leur propres mots), puisque tous ces déplacements sont archivés sur le site.

D'où le principe du «nudisme informatique». Toute tentative pour cacher ses données personnelles étant vaine dans notre société informatisée, autant tout montrer à tout le monde. Le collectif résume cette idée en une épitaphe: «L'intimité, c'est stupide.»

«Les artistes remettent depuis longtemps en question les valeurs socio-économiques de l'authenticité, de la propriété et de la vie privée. Mais 0100101110101101.ORG tire avantage de la nature et de la structure des technologies liées à Internet pour repousser les limites de ces débats», pense Mark Tribe, fondateur de Rhizome.org, une communauté virtuelle d'artistes-programmeurs.

Une «bande de pirates»

Ce collectif au nom bizarre (une allusion au langage binaire des ordinateurs) n'en est pas à son premier forfait. En 1998, il a acheté le nom de domaine Vaticano.org avant que le Vatican n'y pense. Sa version reprenait entièrement l'allure du vrai site officiel (Vatican.va) mais avec de «légères modifications», histoire d'effrayer le pèlerin.

La même année, les membres du collectif révélaient lors d'une exposition de l'artiste serbe Darko Maver à la Biennale de Venise que ce dernier n'existait pas. Depuis deux ans, ils avaient inventé de toutes pièces son histoire, ses oeuvres, son incarcération injuste, le mouvement de soutien pour sa libération, et finalement sa mort. Grâce à l'Internet, ils avaient réussi à entretenir toutes les démarches et correspondances nécessaires pour faire vivre ce canular.

Leurs expériences impliquent le plus souvent le piratage d'ordinateurs à distance, et la contrefaçon de sites Web. Le tout baigné dans une esthétique qui peut être difficile d'accès pour le néophyte, car elle puise dans les interfaces de Linux (un système d'exploitation que l'on trouve surtout dans les serveurs) et dans la programmation informatique.

Quand on leur demande si le citoyen moyen sera en mesure de comprendre leur art, ces Méditerranéens au sang chaud ne se laissent pas faire. «Qu'en est-il du fait que nous devions communiquer en anglais avec vous, alors que cette langue nous tape sur les nerfs? Est-ce que ce fossé n'est pas plus grand qu'entre des gens qui ont lu les manuels d'utilisation de leurs logiciels ou qui ne les ont pas lus?»

Pour eux, le piratage informatique n'est qu'une manière parmi d'autres de s'approprier la technologie de manière créative. «Certaines personnes ont cette pulsion incontrôlable de démonter des mécanismes qu'ils ne sont même pas sûrs de pouvoir remonter ensuite, juste pour voir comment ils marchent.»